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La Machine est ton seigneur et ton maître

Deuxième édition actualisée et augmentée, postface et traduction de l’anglais par Celia Izoard

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Couverture du livre "On achève bien les enfants"

Caractéristiques
Auteurs Jeny Chan, Xu Lizhi, Yang
Traduction & postface Celia Izoard
Éditeur Agone
Collection Elements
Date de parution 04/05/2022
Langue FR
Nombre de pages 118
Format 13 x 20 cm
EAN 978-2748904901
ISBN 978-2-74890-490-1
Page Web (éditeur) La Machine est ton seigneur et ton maître


Présentation par l'éditeur

« Les machines ressemblent à d’étranges créatures qui aspirent les matières premières, les digèrent et les recrachent sous forme de produit fini. Le processus de production automatisé simplifie les tâches des ouvriers qui n’assurent plus aucune fonction importante dans la production. Ils sont plutôt au service des machines. Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu’êtres humains, et nous sommes devenus une prolongation des machines, leur appendice, leur serviteur. J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître et que je devais lui peigner les cheveux, tel un esclave. Il fallait que je passe le peigne ni trop vite ni trop lentement. Je devais peigner soigneusement, afin de ne casser aucun cheveu, et le peigne ne devait pas tomber. Si je ne faisais pas bien, j’étais élagué. »

Foxconn est le plus grand fabricant du monde dans le domaine de l’électronique. Ses villes-usines font travailler plus d’un million de Chinois, produisent iPhone, Kindle et autres PlayStation. Elles ont été le théâtre de suicides d’ouvriers qui ont rendu publiques des conditions d’exploitation fondées sur une organisation militarisée de la production et une surveillance despotique jusque dans les dortoirs.

Ce livre propose une analyse du système Foxconn à partir des enquêtes de la sociologue Jenny Chan, complété par le témoignage de Yang, un étudiant et ouvrier de fabrication à Chongqing, et le parcours de Xu Lizhi, jeune travailleur migrant chinois à Shenzen, qui s’est suicidé en 2014 après avoir laissé des poèmes sur le travail à la chaîne, dans « L’atelier, là où ma jeunesse est restée en plan ».

Sous le titre « Les ombres chinoises de la Silicon Valley », la réactualisation de la postface que donne Celia Izoard analyse l’écueil des fantasmagories de l’« économie immatérielle » auxquelles succède le quadrillage électronique de nos vies, tandis que la pandémie de Covid-19 « accomplit l’organisation légiférée de la séparation physique des individus pour leur vendre les moyens de communication leur permettant de ”rester en contact” ». Ce projet paradoxal, qu’ambitionnaient depuis longtemps les entreprises technologiques – remplacer les relations humaines incarnées par des transactions électroniques –, étant en prime auréolé d’une vision d’un nouvel humanisme fait de sécurité, de solidarité et d’hygiène.


Les auteurs

Sources des textes

I. Yang, étudiant ouvrier de fabrication. « La Machine est ton seigneur et ton maître ». Extrait du « Rapport de l’usine Foxconn à Chongqing », in Pun Ngai et alii, Wo Zai Fushikang, [Je travaille chez Foxconn], Pékin, 2012 – traduction de l’anglais dans la brochure La chine débarque dans l’Union Européenne (août 2013), Échanges et Mouvements (BP 241, 75866 Paris Cedex 18). Diplômée de l’University of London, Pun Ngai est sociologue et enseigne les sciences sociales appliquées à la Hong Kong Politechnic University. Elle est notamment l’autrice de Made in China. Vivre avec les ouvrières chinoises [2005], l’Aube, 2012 ; et Labor in Post-Socialist China, Polity Press, 2015.

II. Tian Yu, ouvrière migrante chez Foxconn. « Croissance, ton nom est souffrance ». Texte de Jenny Chan, paru sous le titre « A suicide Survivor: The Life of a Chinese migrant Worker at Foxconn », The Asia Pacific Journal, vol. 11, n° 31, août 2013 – traduction de l’anglais par Célia Izoard. Professeure assistante au département de sciences sociales de l’Université polytechnique de Honk Kong, Jenny Chan est notamment coautrice avec Mark Selden et Pun Ngai, de Dying for an iPhone. Apple, Foxconn and the Lives of China’s Workers, Pluto Press, 2020.

III. Xu Lizhi, travailleur migrant et poète. « J’ai avalé une lune de fer ». Introduction de la rédaction du blog Nao et nécrologie de Li Fei et Zhang Xiaoqio initialement parue en chinois sous le titre « Mon arrivée c’est bien passée, je partirai de même », dans Shenzhen Evening News, 10 octobre 2014 – traduction de l’anglais par Celia Izoard ; poésies de Xu Lizhi parues sur le blog Nao (sur Libcom.org) – traduction de l’anglais et du chinois par Celia Izoard et Alain Léger.

Merci de changer de métier - Lettres aux humains qui robotisent le monde

Postface et traduction de l’anglais par Celia Izoard

Celia Izoard est journaliste au sein de la revue Z et de Reporterre. Dans ses enquêtes et ses analyses, elle élabore une critique des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est notamment co-auteure de « La machine est ton seigneur et ton maître » (Agone, 2015) et de « La liberté dans le coma » (Groupe Marcuse, La Lenteur, rééd. 2019). Elle a aussi réalisé une nouvelle traduction de 1984 de George Orwell et traduit de nombreux ouvrages (Howard Zinn, David Noble…). En 2020, elle a également publié Merci de changer de métier - Lettres aux humains qui robotisent le monde et en 2022, elle à collaboré à la rédaction d'un chapitre dans Greenwashing - Manuel pour dépolluer le débat public avec le collectif AtÉcoPol.


Table des matières

Notule éditoriale

I. Yang, étudiant ouvrier de fabrication

II. Tian Yu, ouvrière migrante chez Foxconn

  • Naissance du groupe de recherche universitaire sur Foxconn
  • L’histoire de Tian Yu
  • Arrivée à Shenzhen, embauche à Foxconn
  • Arrivée à l’usine
  • La politique des « 8S »
  • « Croissance, ton nom est souffrance »
  • Isolement et étrangeté
  • L’accumulation du désarroi
  • « Pas de compassion, pas de justice »
  • La promesse de « non-suicide »
  • Que font les syndicats ?
  • La hotline du management
  • Vie et travail d’une nouvelle génération
  • Vers une période de changement ?

III. Xu Lizhi, travailleur migrant et poète

  • Nécrologie
    • Sommeil debout
    • Le dernier cimetière
    • Conflit
    • Une sorte de prophétie
    • Chambre louée
    • J’ai avalé une lune de fer
    • Une vis tombe par terre
    • Le voyage de ma vie est encore loin d’être terminé
    • Sur mon lit de mort
    • En apprenant le suicide du jeune poète Xu Lizhi

Postface. Les ombres chinoises de la Silicon Valley

  • La fantasmagorie numérique
  • Le retour de la matière
  • Les mains invisibles de la société sans contact

Source des textes
Notes de référence


Notes de lecture

III. Xu Lizhi, travailleur migrant et poète

Une vis tombe par terre
Dans cette nuit noire des heures supplémentaires
Plongeon vertical, on l’entend à peine atterrir
Personne ne le remarquera
Tout comme la dernière fois
Une nuit comme celle-ci
Quand quelqu’un s’est jeté
Dans le vide. « Une vis tombe par terre », page 65

Postface. Les ombres chinoises de la Silicon Valley

Fondée en 1974, l’entreprise taïwanaise Foxconn (Hon Hai Precision Industry), un million de salariés, est le troisième employeur privé au monde. Elle fabrique à elle seule près de 40 % de l’électronique de la planète, fournissant la majorité des iPhones, iPad et iPod d’Apple, son principal client. Foxconn est aussi sous-traitant d’Alphabet (Google), Amazon, BlackBery, Cisco, Dell, HP, IBM, Intel, Microsoft, Nintendo, Panasonic, Philips, Samsung, Sony, Toshiba et Huawei. Depuis les consoles de jeu Atari en 1980 jusqu’aux enceintes connectées Alexa d’Amazon, la majeure partie de l’électronique grand public diffusée dans le monde est sortie des manufactures chinoises de Foxconn.

L’usine de Zhengzhou, ouverte en 2012 au centre du pays et surnomées « iPhone city », peut accueillir 350 000 salariés et produire 5000 000 smartphones par jour. Le site historique de Shenzhen, sur la côte sud, rassemble de 200 000 à 300 000 employés sur un terrain de trois kilomètres carrés. Dans un vacarme assourdissant, sur des chaînes de montage alignées à perte de vue, on y travaille dix à douze heures par jour entre six et sept jours par semaine pendant les pics de production. La plupart des ouvrières et ouvriers sont de jeunes migrants des campagnes qui, faute de pouvoir se payer un logement en ville, dorment sur des lits superposés dans des chambrées d’une dizaine de « locataires ». Même les couples mariés y sont séparés faute de dortoirs mixtes. À la suite de la vague de suicides de 2010, des barreaux ont été installés aux fenêtres et des filets suspendus autour des bâtiments. Depuis lors la direction a consenti à des hausses de rémunérations tout en déménageant une partie de la production dans de nouvelles villes-usines à l’intérieur du pays pour faire travailler une main d’œuvre locale à des salaires plus bas. De plus, cancers, maladies respiratoires et neurologiques sont légion, résultats de l’exposition du personnel aux poussières d’aluminium, fluides de coupe et solvants.

Chaque détail du quotidien de ces ouvriers rappelle l’extrême mesquinerie sur laquelle repose le secteur manufacturier, où les petites économies font les grandes fortunes. Les salaires de base, de 200 € à 200 € selon les provinces, sont insuffisants pour faire des économies ou envoyer de l’argent à la famille et obligent les travailleurs à cumuler les heures supplémentaires. Les réunions obligatoires de début et de fin de journée ne sont pas payées. La nourriture des cantines est insipide. En Inde, en décembre 2021, 250 employées de l’usine Foxconn de Chennai où sont produits les iPhone 12 ont été victimes d’une intoxication alimentaire, 159 d’entre elles ont été hospitalisées.

« Les ombres chinoises de la Silicon Valley », pages 73 à 75

Ce sont tous ces mécanismes de valorisation des « biens immatériels » qui ont permis aux géants du numérique de réaliser la plus extraordinaire accumulation de profits de l’histoire humaine. En 2021, Apple affichait 64 milliards de dollars de bénéfice net. Foxconn, qui fabrique une grande partie de ses produits, n’obtient la même année que 3,5 milliards – au prix de l’exploitation systématique d’un million d’hommes et de femmes.

Mais le bénéfice de cette division mondiale du travail, qui fait disparaître « les problèmes » en laissant aux sous-traitants (pour paraphraser l’ancien PDG d’Apple), n’est pas uniquement financier. C’est elle qui a rendu possible la vente d’appareils numériques d’une complexité inouïe pour quelques centaines d’euros. Car le smartphone est intrinsèquement un objet de luxe, et s’il fallait débourser des milliers d’euros pour en posséder un, on en trouverait pas dans toutes les poches. Cette division du travail, qui a transformé en biens de consommation courante les objets qui en forment l’indispensable maillage, a donc surtout permis l’entrée de milliards d’individus dans le « monde numérique ».

Enfin, l’occultation de la production, reflétée de manière emblématique de l’électronique derrière le « numérique », revêt une puissante fonction idéologique. Depuis les années 1990, elle façonne l’imaginaire et le quotidien des habitants des pays riches et joue un rôle déterminant dans le plébiscite de la « société numérique », fondée sur le déni de ses prédations humaines et environnementales. Pour désigner l’informatisation d’un service, par exemple administratif, on continue ainsi à employer le terme « dématérialiser » alors même que cette opération consiste le plus souvent à remplacer des opérations effectuées par des êtres humains, à l’aide de quelques accessoires et de liasses de papier, par un appareillage nécessitant ordinateurs, serveurs, scanners, câbles, réseaux d’antennes et de fibres optiques ainsi que des centres de données toujours plus gigantesques et énergivores.

« La fantasmagorie numérique », pages 90 et 91

La lutte contre la contagion a ainsi donné une justification inespérée à l’accélération du déploiement de robots de vente, d’assistance et de « télé-présence », au développement de la « e-santé » avec ses téléconsultations, de la « e-éducation » avec ses cours en « distanciel », des systèmes de paiement « sans contact » et de l’identification électronique par code QR. La banalisation du recours à la visioconférence pour les usages les plus anodins ouvre des perspectives florissantes à la mise en place de systèmes de communication en 3D qui permettront à tout un chacun, dans son quotidien, professionnel et personnel, de se rencontrer par écrans et capteurs interposés avec l’illusion de la présence physique.

C’est un acquis de la pandémie : les relations « distancielles » sont devenues synonymes de solidarité et d’hygiène ; la communication immatérielle le moyen de « protéger les autres » et de vivre dans un monde plus sain. La « stratégie du choc numérique » a avantageusement fait oublier qu’en fait de solidarité et de santé, ces technologies reposent sur l’exploitation brutale de millions de mains invisibles ; et que loin de produire un monde plus propre, elles sont au contraire toxiques d’un bout à l’autre de la chaine, de l’extraction minière à l’assemblage, en passant par les millions de tonnes de déchets électroniques produits chaque année dans le monde par l’économie immatérielle.

Le fait qu’aucun de ces phénomènes, pas plus que la contribution exponentielle des technologies numérique aux désordres climatiques, n’ait été mis en balance avec les vies épargnées par la généralisation de la visioconférence et du paiement sans contact – tout ceci illustre la capacité d’influence démesurée dont disposent désormais les géants des technologies numériques, qui se sont constitué un monopole sur les espaces publics eux-mêmes, les lieux où circulent les faits et naissent les idées.

« Les mains invisibles de la société sans contact », pages 96 et 97


Avis personnel

« La Machine est ton seigneur et ton maître » est un petit ouvrage dont nous ne pouvons que très chaudement recommander la lecture à toute personne désireuse d’acheter un nouveau smartphone ! Et de préférence avant l’achat de celui-ci… Il relate avec beaucoup de justesse les conditions de travail dans les usines Foxconn de Shenzhen, en Chine, usines dans lesquelles une grande partie de nos smartphones et autres gadgets électroniques sont fabriqués, essentiellement par de jeunes “migrant” qui proviennent des campagnes chinoises. Des conditions de travail qui ne peuvent pas être qualifiées autrement qu’inhumaine ! Poussant d’ailleurs de nombreux jeunes au suicide, ceux-ci ne voyant aucune perspective d’évolution dans ce travail qui les épuisent et pour lequel ils sont très mal payés… Un avenir qui leur semble tellement désespérant que, pour certains d’entre eux, la seule issue qu’ils entrevoient pour se sortir de cet univers militarisé et déshumanisant qui les broient, est la fuite dans la mort !…

Pouvons-nous continuer à ignorer cette réalité lorsque nous “consommons” ces petits appareils ? N’avons-nous pas collectivement une part de coresponsabilité dans cet état de fait lorsque nous fermons les yeux sur les conditions de travail de ces jeunes ouvrières et ouvriers qui s’épuisent sur les chaines de montage des usines de Foxconn et autres industries chinoises la tech ?

Nos objets numériques, et le smartphone en particulier, sont des objets “de luxe” que nous voulons pouvoir acheter et remplacer au gré de nos envies, sans pour autant être prêts à en payer le juste prix, tel qu’il devrait être s’ils étaient fabriqués selon les standards des conditions de travail que nous jugeons normales et acceptables pour nous-même… Ce livre à très certainement le mérite de nous le rappeler et de nous en faire prendre conscience si tel n’était pas déjà le cas.

Erick Mascart, septembre 2023


Articles divers, podcast & vidéos qui parlent du livre


Ressources complémentaires

À propos des smartphones, côté vidéos, l’émission de Cash investigation « Les secrets inavouables de nos téléphones portables », diffusée en 2014, reste complètement d’actualité :!:
Attention, l’émission dure 1h55…

Parmi les différentes activités disponibles dans sa mallette pédagogique, le projet « Conscience Numérique Durable »1) propose un module de formation (UA) qui aborde le cycle de vie des équipements numériques d’usage commun. Vous trouverez ci-dessous un extrait qui détaille la question des violations du droit du travail en Chine :

  • Le site de « China Labor Watch » [en], l’ONG chinoise qui lutte, depuis sa création en 2000, pour les droits des ouvrières et des ouvriers en Chine.
  • Le site de « China Labour Bulletin » [en], une autre ONG, dont l’objectif est « Supporting the Workers’ Movement in China » (soutenir le mouvement ouvrier en Chine).


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Voir aussi :



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